Ce texte a été initialement publié en anglais sur le blog It’s Complicated.
Willa Blith Baker
« Le corps possède sa propre intelligence non conceptuelle, qui est si souvent négligée ou dévalorisée face à l’intelligence cognitive. Le corps sait quand il a faim, quand il a besoin de bouger, ce dont il a besoin pour s’épanouir. Il transmet une sagesse qui vient du ressenti et de l’expérience de l’instant présent. Quand on perd le corps, on perd le lien avec des vérités auxquelles une cognition désincarnée n’a pas accès toute seule. »
Comprendre son corps et être à son écoute est essentiel pour mener une vie saine, une vie où l’on est pleinement présent et ancré dans son expérience personnelle, dans ses relations et dans son existence sur cette planète. Au milieu du stress quotidien, des situations difficiles, des changements de vie et des moments de crise, on se sent souvent déconnecté de ses émotions et on devient sceptique face aux symptômes physiques. On reste principalement dans notre tête et on essaie de diriger notre vie à partir de là.
En écoutant notre corps, on peut (re)connecter avec notre vitalité et la (re)découvrir, ce qui apporte plus de stabilité et de joie de vivre, tout en réduisant l’anxiété, la dépression et l’épuisement. Ça nous permet d’ancrer nos expériences dans des sensations corporelles, de renforcer notre lien avec ce que nous sommes et de créer une base solide sur laquelle on peut compter dans les moments et les situations difficiles.
Corps, esprit, âme
En tant qu’êtres humains, nous sommes à la fois corps et esprit. Notre culture donne la priorité à l’esprit, à l’intellect, plutôt qu’au corps, et place la cognition au-dessus de la perception et de l’attention somatique. Pourtant, c’est seulement en ressentant notre corps que nous prenons vie et que nous percevons le monde qui nous entoure. Tout ce que nous vivons se déroule dans notre corps. Le mental et le physique sont toujours indissociables. Les émotions, les actions et les pensées sont toutes des processus spécifiques qui se déroulent dans notre corps. Si on apprend à donner un sens à notre expérience corporelle, on peut se sentir chez soi dans son corps et dans sa vie.
On a tous appris à ne pas écouter notre corps. On a l’habitude d’écouter d’abord nos pensées, si bien qu’on est « dans notre tête » et qu’on a peu de conscience de ce qui se passe en dessous de notre cou. Notre esprit nous fait souvent croire que quelque chose d’autre est plus important. Ou bien ce que notre corps nous dit ne cadre tout simplement pas avec nos projets. Ou encore, on a une idée de ce qu’on devrait vivre, sans se soucier de savoir si ça a un rapport avec ce qu’on vit réellement. On ne veut pas être malade. On repousse le moment de dormir quand on est fatigué, on ignore la soif et on ne respire pas autant qu’il le faudrait quand on ressent des émotions intenses. On se presse alors qu’on a en fait besoin d’une pause. On se renferme et on s’isole alors qu’on aurait besoin d’une conversation avec un bon ami. Savoir vraiment écouter, ça demande un peu d’entraînement !
Être à l’écoute de son corps, c’est apprendre à :
- s'ancrer davantage dans le présent, se perdre moins dans l'avenir ou rester coincé dans le passé. La perception corporelle, les sensations et la pensée nous permettent de reconnaître ce qui est notre vérité à un moment donné, indépendamment de ce que notre esprit en dit. On ne peut pas simplement penser qu'on est ancré, il faut le ressentir dans son corps.
- Trouver les mots pour décrire physiquement tes expériences et tes sentiments. Cet exercice transforme les expériences bouleversantes en un processus somatique. Au lieu de te perdre dans un état émotionnel incompréhensible, tu apprends à prêter attention à des sensations telles qu’une nuque tendue, une respiration superficielle, des épaules crispées et un ventre contracté. Cette étape à elle seule réduit souvent l’intensité des sentiments bouleversants. Elle te permet aussi de parler plus précisément de tes expériences, de tes sentiments et de tes besoins.
- Ressens tes émotions – sois présent avec elles et laisse-toi imprégner de leur énergie et des vagues de sensations qu’elles font naître dans ton corps, sans y réagir automatiquement. On ne peut pas « réfléchir » à travers une émotion, il faut la ressentir. Cette étape instaure la confiance, car elle te permet de rester ancré en toi-même et de t’accompagner au milieu de sentiments chaotiques.
- Découvre les dimensions plus profondes de ton expérience émotionnelle. Au quotidien, on n'a souvent accès qu'à certaines facettes de notre monde émotionnel. Grâce au corps, on accède à davantage d'aspects d'une expérience, on développe une perception plus fine de notre intuition et on comprend son impact sur nos actions et notre vie.
- Ne pas être à la merci de tes émotions et de tes expériences. Prendre conscience que les émotions sont un ensemble de sensations corporelles permet de comprendre qu’elles sont involontaires ET que nous pouvons les influencer. Tu peux te recroqueviller ou t’ouvrir, retenir ton souffle ou continuer à respirer, contracter ou détendre tes muscles, rester immobile ou bouger – et déjà, les choses peuvent changer.
Comment être à l’écoute de son corps
Être à l’écoute de son corps, c’est souvent contre-intuitif. En général, on essaie justement d’échapper aux sensations désagréables ou tout simplement intenses, et d’éviter les expériences qu’on n’aime pas. Être à l’écoute de son corps, ça veut dire se tourner vers ces expériences-là et les sensations physiques qu’elles déclenchent, rester avec elles et faire preuve de curiosité.
Être à l’écoute de son corps, ça ne veut pas dire faire plus de yoga ou de sport, mieux manger ou aller se promener tous les jours. Ce n’est pas un outil, c’est un principe. C’est un état dans lequel on se met à l’écoute de nos sensations et de nos émotions – un état dans lequel on laisse notre corps nous enseigner des choses. C’est une pratique continue, qui dure toute la vie, et qui imprègne tout ce qu’on fait. L’écoute du corps évolue et s’approfondit avec le temps, à mesure que tu changes et que ton expérience de la vie s’enrichit.
Être à l’écoute de son corps, c’est être réceptif à son langage particulier : tes sensations. Pour pouvoir l’écouter, il faut « se taire », baisser le volume de notre flux de pensées incessant, ralentir et prêter attention à ce que l’on ressent dans et avec notre corps, se laisser glisser de notre esprit pensant vers notre corps qui perçoit et ressent. Beaucoup trouvent utile de prêter attention à leur respiration pour se connecter à leur expérience somatique. D’autres ont besoin de mouvement ou de contact pour mieux reconnaître ce qu’ils perçoivent dans leur corps.
Certains corps ne se sentent pas assez en sécurité pour les écouter
Si ton corps a mémorisé des expériences traumatisantes, si tu es en train de faire le deuil d’une perte bouleversante, dans les moments de crise, ou si tu souffres de symptômes d’anxiété intenses ou de douleurs chroniques, ça peut être difficile d’écouter ton corps et de ne pas te sentir en sécurité. La psychothérapie corporelle, le coaching somatique, le travail corporel sensible au traumatisme et d’autres pratiques d’incarnation peuvent t’aider, avec un accompagnement, à te reconnecter à ton corps, à comprendre ses signaux et à développer une confiance en ses sensations et ses mouvements, que notre esprit a souvent du mal à saisir. Demande de l’aide si tu en as besoin !
Même si tu as des problèmes de santé, ça peut être difficile d’être à l’écoute de ton corps. VOICI une belle discussion tirée du podcast « On Being » sur la façon d’être à l’écoute de son corps quand celui-ci est paralysé.
Résumé
Être à l’écoute de son corps permet d’être plus souple, car ça élargit notre marge de manœuvre face à des expériences intenses. Il s’agit de pouvoir remplacer consciemment une réaction de repli par une réaction d’ouverture. Ce n’est pas toujours facile, ni toujours possible. C’est un exercice et tout un art.
Se replier constamment finit par créer un état de faiblesse physique et d’instabilité. Un corps crispé rétrécit notre perception et notre pensée. L’ouverture aux sensations engendre la sensibilité, la force et la compassion. Un corps perméable favorise une perception ouverte et une pensée créative. C’est à partir de là que nous pouvons le mieux décider quelles devraient être nos prochaines étapes.
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Sources et ressources
Paul Linden, Embodied Peacemaking. Conscience corporelle, autorégulation et résolution des conflits, 2007
Hilary Jacobs Hendel, Ce n’est pas toujours de la dépression. Une nouvelle théorie pour écouter ton corps, découvrir tes émotions profondes et renouer avec ton moi authentique, 2018
Bessel van der Kolk, Le corps garde la mémoire. Esprit, cerveau et corps dans la transformation du traumatisme, 2014
Steve Haines, Touch is really strange, 2021
Willa Blyth Baker, La science de l’incarnation. Connecte-toi à la sagesse de ton corps, 2023


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